___Le personnage est en conflit avec lui même. C'est le centre de toute histoire. Une phrase concentrée rendant compte de tout moteur d'existence. Les cigarettes se consument en nombre, la fumée froide émanant du cendrier l'écoeure. Elle fume trop, elle le sait. Malgré cette certitude, elle continue. Elle s'imagine trente ans plus tard , dans une chambre dominant le ballon d'alsace pour curer ce cancer amorcé durant l'adolescence. Culpabilité superflue, elle ne pourra s'en vouloir qu'à elle même. Que pensera sa mère, lorsqu'elle découvrira avec trois décennies de retard que sa fille usait du pire des vices selon sa conception? Enfin bon, une de plus , une de moins... Elle trouve toujours une excuse pour jouer du briquet, une idée nauséabonde justifiant l'absorption de nicotine. Un mec, une amitié gâchée, une dépense inutile... Il y a toujours un échec à déterrer pour fumer une clope. Affalée sur un fauteuil vieillot, elle scrute sans réelle attention le téléviseur, un feuilleton policier à deux heures du matin demeurant le seul programme digne d'intérêt dans cette soiréederéflexion profonde. Les bouffées répétitives ne lui apportent qu'un vulgaire plaisir, celui de l'autodestruction. Elle se sent compressée dans cette position, alors elle tente de faire passer ses crampes en surélevant ses jambes, de toutes les manières possibles. Le cendrier change d'accoudoir une bonne dizaine de fois, la bouteille d'eau se vide gorgée par gorgée jusqu'à ne plus contenir qu'un mince filet de liquide. Elle a déjà soif... Tant pis, elle la remplira plus tard. Le portable posé sur la table basse, elle y jette régulièrement un coup d'oeil. Qui sait, quelqu'un pensera peut être à elle. Elle sait que c'est peu probable mais bon... C'est toujours elle qui appelle de toutes façons. Le suspense n'est pas de rigueur. La fantaisie, voila ce qui manque à sa vie. Elle tente pourtant de faire jaillir l'inconnu au travers d'actes impulsifs, traduction d'une âme en perte de vitesse. Des voyages fous décidés à la dernière minute, des aventures d'un soir sans lendemain alors qu'elle cherche la perle rare, des réflexions poussées jusqu'à leur paroxysme la transportant dans d'autres dimensions. Et les cigarettes... Elle repense à des proverbes bidons à propos de la gente masculine "les mecs c'est comme les clopes, on se fait chier à les allumer et c'est les copines qui les fument". Elle tourne encore autour du même sujet... Elle se di que c'est la vérité , parce que ça l'arrange, du moins ça arrange son passé, car elle croit au futur par intermittence. Elle voit haut pour mieux retomber bas, voit ses ambitions s'évaporer aussi vite que son poison. Le feuilleton est terminé, c'est la pub, elle s'en aperçoit seulement. Il est tard, comme tous les soirs, elle se lève tôt comme tous les jours... Il fait nuit, il pleut, c'est l'été. Elle voit toujours un signe au travers du temps. Ce soir c'est pluvieux, et comme elle est rarement gaie, la météo est en parfaite harmonie. Ses faux ongles repoussent, il faudra penser à les changer, payer pour ça et pour toutes les autres conneries superficielles dont elle se délecte. Comme pour la majorité des gens, cela semble un moyen d'enjoliver les jours ennuyeux. Elle consomme, elle se consomme, la cigarette se consume. Elle n' a que cette idée en tête, arrêter de fumer, comme si cette décision marquait une pause dans le cycle de la consommation. Elle se rend compte qu'elle s'est encore perdue dans une de ces téléréalités, et qu'elle commente dans sa tête les propos de ces animaux de basse cour mis sous les feux de la rampe. Elle aquièce leur propos, trouve les méchants et les gentils de la journée qui hier en étaient les antagonistes. Elle arrive à éprouver de la pitié pour certains puis se reprend sur le creux intellectuel qui enveloppe ces concepts. Elle a besoin de plus , elle se le réaffirme. Cela vaut bien une cigarette. Elle tousse, c'est celle de trop mais elle la fume, parce que une cigarette, ça ne se gâche pas. On peut ne pas finir son assiette, mais une cigarette... Elle conçoit que c'est pathologique. Elle a vu son père le faire tellement de fois, s'user dans des promesse de rupture avec le produit. Ça la fatigue. Elle ne veut pas y penser parce qu'elle connaît déjà la suite. Décidemment, elle n'aime pas l'odeur de tabac froid. Elle se dit que s'il n'y avait pas ce parfum vomitif et les risques sur la santé, ce serait génial... Des cigarettes sans danger, laissant derrières elles des traînées de fumées aux délicieuses odeurs de fruits. Avec des si, elle en ferait des choses. Elle repense à Anna Gavalda. Elle voudrait qu'autre chose qu'un paquet de clope l'attende quelque part. Elle ne veut pas être la Micheline d'Elie Semoun. Elle veut et ne veut pas. Elle est fatiguée mais elle lutte car elle a des choses à dire, à se dire. Elle pense au message qu'elle compte lui envoyer. Elle sait qu'il le lira d'un air détaché et en jugera le manque d'intérêt mais cela ne l'empêchera pas de le faire . Trois cigarettes pour en déterminer le contenu, le ton, la teneur en haine. Elle pense trop. Elle décide qu'il est tant d'aller au lit, demain s'annonce interminable. Dans la chambre, sur le sol, gît une dizaine de paquet à moitié vides, éparpillés aux quatre coins de la pièce. Encore des cigarettes... Elle se lève et se couche avec. Elle sourit en s'imaginant enterrée sous une tombe à l'allure de belle blonde , apposée d'un logo d'une fameuse marque qu'elle enrichi ces dernières années. Ces connards seraient bien capables de payer pour une telle publicité. Soit... Elle s'allonge. Ses yeux se ferment sur de nouvelles pensées. Elle s'endort angoissée . Demain, elle se lèvera, déjeunera, allumera une cigarette et repensera à la soirée. La journée sera longue, partagée entre réflexion et nicotine, entre tabac et pensées. Après tout, ce n'était qu'une soirée commune, si seulement son téléphone avait sonné...