Elle avait juste oublié d'éteindre sa cigarette. Ce soir là, Alice venait enfin de réaliser la valeur de la vie. La veille, elle s'était endormie dans les sages paroles d'un homme qui lui avait rappelé des mécanismes basiques de l'existence dont elle avait confondu le fonctionnement. Sorti tout droit de la cuisse de Jupiter, il lui avait fermement dit que seules les apparences étaient une arme efficace pour survivre ici bas mais qu'elle n'empêchaient en rien de se réaliser pleinement. Cet apollon lui avait fait définitivement enterrer ses idéaux dépassés par la réalité du marché. Contrairement à ce que beaucoup auraient pu penser, il ne lui avait pas vendu de rêve ce soir là, non, il lui avait fait partager ses vérités. Même s'il lui rappelait son ex par certains de ses traits et de ses attitudes,jamais ce dernier ne lui était arrivé à la cheville en terme de générosité humaine. Il lui avait suffit d'une nuit pour opérer un chamboulement radical dans les idées de cette jeune fille en perte de vitesse. Elle s'était réveillée trop tôt pour constater qu'elle était de nouveau seule dans son lit . Alice s'était accoutumée à ce rituel de solitude. Elle ne savait plus comment se protéger des évènements, alors elle se montrait faible là où elle aurait du être un roc, et devenait aigrie vis-à-vis d'elle même en contemplant les bides de cette stratégie. Pour quelqu'un de son âge, elle avait déjà gâché une quantité incalculable d'amour dans des causes perdues, plus que n'importe qui dans son entourage. Et elle ne l'assumait pas. Cela n'empêchait pas le fait qu'elle continue désespérément à chercher la bonne personne à qui confier son c½ur de verre, prêt à se briser contre n'importe quelle paroi rocheuse. Elle avait l'impression de connaître l'échec alors qu'en réalité, elle avait juste de l'appréhension quant à la probabilité d'arriver à ce résultat. Cette agricultrice en herbe essayait de labourer autour d'elle afin d'expérimenter de nouvelles pousses pour voir disparaitre les friches de son passé. Elle connaissait ses faiblesses, mais elle ne les avait pas encore acceptées. Cette nuit là, elle avait prétexté une envie pressante alors qu'elle s'était réfugiée dans ses toilettes pour déshydrater abondamment ses yeux. Leur bleu s'était toujours assorti à sa compagne mélancolie qu'Alice tentait envers et contre tout d'enterrer dans un coin de sa tête en pratiquant un travail de fond sur ses sentiments. Ce nouveau jour s'était levé sur un paysage de renouveau. Il avait sonné le glas de ses erreurs antérieures et avait entériné définitivement le passage de cette autre qu'elle avait été des mois durant à celle qu'elle voulait désormais honorer par ses actions. Elle se persuadait qu'elle ne voulait plus être cette autre qui se camouflait sous un maquillage de forme et qui confondait la noirceur de ses cheveux teints avec celle du c½ur de ses pairs. Le réveil aurait dû être un signal, mais elle ne l'avait pas entendu . Ce fut alors la plus longue journée de sa vie. Elle ne se donna pas une minute de répit et passa aux choses essentielles là où elle avait pris l'habitude de trainer la patte pour échapper à ses vieux démons. Ses petites mains, avec leur vernis rouge écaillé, allaient façonner un avenir plus convenable que celui auquel elle s'était destinée en suivant la direction des veines de son poignet avec des objets contondants. Alice avait trouvé la force mentale de ranger sa vie, même si paradoxalement elle était incapable de conserver son intérieur intacte une seule journée durant. Elle avait déjà opéré un tri, il ne lui restait plus qu'à apporter les nouveaux éléments et à les placer de manière harmonieuse , un peu à la façon d'un architecte d'intérieur. La télé regorgeait de ce genre de programme, ce qui est compréhensible car l'être humain à besoin d'organisation et d'une certaine symbiose avec le contexte extérieur pour avancer. Et elle, Alice, n'avait jamais aussi bien porté sa majuscule que ce jour de mars pluvieux. Elle se sentait fragile mais apaisée. Elle avait enfin une preuve que une rencontre pouvait changer une vie , et qu'une vie pouvait en cacher une autre. Il lui était dorénavant possible "d'exister". Son prénom n'avait jamais aussi bien résonné dans le creux de ses oreilles, même si elle se sentait encore plus à l'aise derrière un pseudonyme. On lui avait donné une chance, elle savait que ce geste était rare, en connaissait la valeur et en appréciait d'autant plus le contenu. Elle ne lui dirait jamais l'intensité des sentiments qu'il avait réveillé en elle. Elle voulait déjà effacer ses douces lettres et les images de son buste protecteur pour passer à autre chose car elle n'était pas encore prête sur le plan sentimental. Elle avait toujours fait des mauvais choix dans ce domaine. Mais cette fois-ci, çà n'était pas un point de non retour: il lui avait "d o n n é" ! Elle s'était forcée à se coucher la tête pleine de positif pour une fois. Mais elle avait oublié d'arrêter de se détruire. Elle avait oublié ce qui aurait dû être son dernier acte de suicide. Elle avait perdu là où elle s'était gagnée. Les flammes ne lui laissèrent aucune chance de recommencer. Alice voulait allumer des cierges pour des prières intimes, elle était devenue l'un d'eux. Elle s'était éteinte malgré le feu qui brûlait en elle. Mais les étoiles ne perdent jamais leur lumière. Elle voulait laisser des traces, de poussière de vie elle s'était transformée en astre, universel guide des âmes en perdition .